aurore_minuit_moins_trois_blog_auteur_19
Mini-Nouvelles

Aurore.

Elle se rêvait étoile mais s’égarait dans ses nuits. Elle était lunaire, il était solaire. Deux astres dont la rencontre plonge le monde dans l’obscurité. Et c’est ce qui se passa ce soir-là, sous la pluie l’univers autour d’eux s’effaça. Elle était de dos sur le pont Alexandre III, magnétique, il n’en fallut pas davantage pour qu’il en tombe amoureux fou. Son maquillage coulait, alors il lui proposa de jouer à un jeu somptueux, risqué, ambitieux : ça serait eux, eux contre le reste du monde. Il prit sa main et lui promit de la regarder danser jusqu’à ce que le jour se lève sur son visage. Il ne la quitta plus et jour après jour elle l’aima furieusement à son tour.

Encouragée, adorée, la danseuse défiait la matière pour rejoindre ses chères constellations. Or, elle se blessa et dû dire adieu à l’Opéra. Sur place, à l’arrêt, la mélancolie féroce qu’ils avaient distancée la rattrapa et la dévora. Chacun vu l’objet de son amour détruit. La passion est souffrance, c’est là son essence.

Il se rêva étoile, sa belle étoile pour la guider dans ses nuits. Elle, devenue filante, sans bruit, un matin, disparut de sa vie. Aimer, c’est risquer de perdre et il s’était toujours su condamné. Sans elle, tout devint nuit.

Son âme connut l’errance et après un temps qui lui sembla aussi infini que sa douleur, ils se rejoignirent sur le pont de leur rencontre. Dans le silence de la brume, leurs corps s’enlacèrent avec la fougue et la passion qui avaient été les sceaux de leur relation. Puis, prise d’effroi, elle le repoussa et martela sa peine contre son torse. Elle hurla, il pleura. Il la serra contre lui pour l’apaiser, la fit danser délicatement du bout des doigts et, s’interrompant, à genoux l’implora.

C’était la fin de l’heure bleue, des minutes hors du temps qui n’appartenaient qu’à eux. Cet instant qu’elle avait choisi pour se dévêtir doucement. Il se leva, l’embrassa tendrement en caressant son visage et la regarda impuissant monter, nue, sur le parapet du pont. On ne peut retenir indéfiniment les étoiles quand elles se font poussière et la sienne était éteinte depuis si longtemps, sa lumière n’était qu’une illusion. Il passa ses bras autour de sa jambe et posa sa tête sur sa cheville lestée. Elle regarda loin devant et fit un pas en avant. Elle vivait pour la scène et c’est à son homonyme qu’elle avait donné sa vie. Ses vêtements s’évaporèrent dans la brume. Il disparut aussi.

Était-ce hier ? Aujourd’hui ? Des années ? Combien de fois s’étaient-ils retrouvés ? Nul ne sait.
Il est des ponts qui se font lien entre ciel et terre et renferment dans leur beauté les amours qu’ils ont vu naître. Dans la brume de l’heure bleue où les parfums exaltent, ils libèrent leurs souvenirs gravés dans l’éther et réunissent à jamais les amoureux qui n’ont pas su se dire adieu.

Elle s’appelait Aurore, c’est ce prénom qu’il était venu crier tous les matins du monde depuis qu’elle avait sauté. Elle s’appelait Aurore et ne voulait plus voir le soleil se lever.

Précédente publication

Vous Devriez Aussi Aimer


Warning: count(): Parameter must be an array or an object that implements Countable in /home/minuittr/public_html/wp-includes/class-wp-comment-query.php on line 405

Soyez le premier à poster un commentaire

Poster un commentaire