conception du don minuit moins trois blog ecrivain
Fragments de conversation

De la conception du don.

A Nice, dans un supermarché, après avoir réglé mon dû en monnaie sonnante et trébuchante (sans me débarrasser de ma ferraille, quoi.) avec même un sourire en rab, mes yeux cherchèrent du regard de quoi trimballer mes victuailles (comprendre de la vinasse et des gâteaux apéro). En vain.

Imaginant que l’hôte de caisse me châtiait peut être pour un manque de courtoisie, je renouvelai mes salutations en les accompagnant d’un rictus qui lui permit de dénombrer toutes mes dents. Un sésame qui, en temps normal, active le mécanisme planqué vers la caisse et fait jaillir, comme par enchantement, un sac sur le comptoir. Après m’être assurée qu’il avait eu largement le temps de les compter (ndlr: mes dents), je refermai cette anfractuosité qui me servait de bouche. Rien. La machine était grippée.

Ne me décourageant pas, je récitai à voix haute et intelligible tous les autres mots magiques de mon répertoire : au-revoir – merci – s’il- vous – plait – je – vous – en – prie – pardon- ça – roule – ma – poule ; en espérant qu’à la troisième proposition erronée mes achats ne soient pas dévorés par les flammes de l’enfer (et leur nouvelle propriétaire avec). Ses sourcils formèrent de petits accents circonflexes, son front se plissa et ses yeux devinrent ronds, deux petites billes à la sphéricité parfaite. Sur le coup je n’ai pas trop compris pourquoi, j’avais dû me tromper de mot de passe. Et pour les flammes de l’enfer, si jamais ça intéresse quelqu’un, il n’en fut rien.

J’eus beau retourner le problème dans tous les sens, je n’avais pas assez de mes dix petits doigts pour porter tout ça ou alors il m’aurait fallu des talents d’équilibriste qu’il me semblait fort impossible d’acquérir dans le laps de temps qui m’était imparti. Des objets arrivaient déjà à s’échapper lorsque que je les tenais à deux mains, consciencieusement, alors une bouteille sur la pulpe des doigts… elle allait prendre la fuite direct, fallait pas rêver.

Je plantai mes yeux dans ceux de mon hôte dans l’espoir qu’il me suggère une solution, pensant innocemment qu’il serait habitué à gérer des situations de crise de cet acabit. Il me regarda impassible. Je regardai à nouveau mes achats. Il me regarda impatient.

Voyant bien qu’il n’avait aucune idée de l’état de panique dans lequel je me trouvai soudain, ou qu’il y était tout à fait indifférent (avec le recul, je pense qu’il en avait plutôt rien à cirer), je déliai derechef mes cordes vocales pour mettre fin à mon embarras :

— Donnez-vous des sacs plastiques ?

Surpris par mon interrogation, le tapis roulant stoppa sa course accentuant ainsi la tension dramaturgique de la scène qui se jouait dans le supermarché.

— Oui, c’est cinq centimes.

Je rouvris mon portefeuille, le délestai de la rançon demandée pour mettre fin à mon calvaire et en conclus, néanmoins soulagée, que nous n’avions pas la même conception du don.

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