Des oeillets blancs minuit moins trois blog auteur
Pensées & confessions

Des œillets blancs.

« Ce n’est pas bien. »

Ce n’est pas bien souligne avec insistance cette personne assise en face de moi dans le train avec qui je partage, en l’instant, statistiquement environ 50% de mon sandwich et de mon patrimoine génétique : ma sœur. Son assertion est ferme et ne laisse place à aucun éventuel débat à venir. Je m’incline. J’arrête un instant mes mastications et d’un hochement de tête l’invite à développer son propos.

« Nous allons tout le temps voir Mami (ndlr: de « mamie »; quand on est petit et que l’on souffre le martyr pendant dix minutes la langue pendante, les yeux exorbités, cramponné à notre crayon pour former un ersatz de lettre, on ne s’embarrasse pas d’une consonne qui ne changera rien à l’affaire,  il faut croire qu’en devenant adulte nous n’avons toujours pas jugé nécessaire de donner visibilité à cette lettre phonétiquement d’une discrétion à toute épreuve)  et jamais notre grand-père, continue-t-elle. Pourtant, il n’est pas loin de chez nous. »

En effet, cela fait bien trop longtemps.
Je me souviens, la dernière fois je lui avais apporté des fleurs, certainement des roses. J’espère qu’il croit que je ne fume plus, il risque de m’engueuler …

Il va surement m’engueuler.
J’aimerais que l’on aille se balader, que l’on s’arrête à la terrasse d’un café, que l’on prenne le temps de regarder défiler les passants. Il prendra une bière pression et je l’accompagnerai, j’ai l’âge maintenant. J’adorais ces moments.

Alors cette nuit, demain, dès l’aube, dans une semaine, un mois, un matin, un soir, le plus vite possible, vois-tu nous irons toutes deux lui rendre visite à l’improviste.

On lui achètera des fleurs avant, ma sœur me rappelle que ses favorites sont les œillets blancs. Il préférerait sans doute du vin mais ce n’est guère approprié. De jolies fleurs pour décorer sa nouvelle maison que je trouve bien trop sombre, ça lui rappellera son cher pays niçois. J’aimerais qu’on lui trouve un magnifique bouquet d’œillets blancs.

On s’excusera de n’être pas venue plus tôt, on lui expliquera combien le temps passe vite à lui qui sait déjà tout ça. On lui dira que cela ne nous empêche pas de penser à lui tous les jours de notre vie. Lui qui nous a tant tenues dans ses bras, puis portées sur ses genoux jusqu’à ce que nous n’y tenions également plus. L’émotion nous empêchera certainement de contenir nos larmes. Alors, on se regardera, ma sœur et moi, et on rira. On rira du mascara qui nous coule sur les joues, de nos yeux rouges. Et on rira encore, encore plus fort, parce que nous préférons lui offrir nos éclats de rires que nos pleurs.

Pourtant, je le sais, il n’y aura pas de café, pas de terrasse, pas de passants.
Nous parcourrons les allées du cimetière Montparnasse pour aller à sa rencontre, et si Jean Cocteau* a raison, il marchera dans nos pas et nous accompagnera jusqu’à sa dernière maison. 

*  « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants »

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4 Commentaires

  • Répondre vero 17 juillet 2016 at 08:40

    Très émouvant pour moi qui suis le lien entre lui et vous. Je crois que les œillets étaient rouges. Mais vraiment peu importe la couleur.

    • Répondre Minuit moins Trois 19 juillet 2016 at 20:25

      🙂

  • Répondre Fiona 19 juillet 2016 at 20:26

    à lui, à eux, à nous <3

    • Répondre Minuit moins Trois 19 juillet 2016 at 20:33

      😉

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