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Mini-Nouvelles

Jërëjëf.

La fortune, sous les traits d’un éphèbe, m’avait pris ma femme.
En guise de compensation, le fatum m’avait laissé un ersatz miniaturisé de celle que j’aimais auquel mon sang était mêlé. Un poids encombrant pour la vie de légèreté à laquelle se vouait désormais ma bien-aimée et qui s’était ajouté à mon malheur tant l’enfant lui ressemblait. A l’instar de cette statue grecque qui m’avait dérobé ma flamme, mon cœur était pétrifié dans le marbre, incapable de battre ni s’émouvoir.
Pour combler ce vide et de présents ma fille, afin de lui faire oublier ma tristesse, j’avais trouvé refuge dans le labeur. Cette course effrénée pour faire prospérer mon commerce m’avait conduit sur le premier continent, à Dakar.

Je me souviens de la touffeur de la ville qui régnait encore lorsque mon frère m’avait sorti de ma torpeur nocturne. M’intimant de le suivre sans poser de question, il m’avait mené jusqu’au domicile d’un sorcier.
En wolof, l’homme en blanc m’avait demandé :
« Yaa ngi ci jàmm ? »
Et, sans attendre de réponse, il avait déclamé :
« Non, tu n’es pas dans la paix mon ami. Je sais quel mal te ronge. Puisque cela est ton souhait, je te ferai riche. Prends cette graine, dans un an tu en cueilleras et croqueras le fruit. Il changera ta destinée. Mais, pour que la graine germe, tu la nourriras des énergies originelles de l’univers. Ainsi, tu lui tailleras dans la roche volcanique des monts islandais un réceptacle né du feu de la terre. Tu emprunteras le terreau nourricier des rizières de Bali. Tu l’abreuveras de l’eau qui ruissèle des palmes de la forêt tropicale. Pour l’air, par trois fois, tous les jours, quand le soleil déclinera, ta fille devra souffler sur la graine.»

Voilà un an que j’avais semé cette graine, rien n’avait poussé. Je frappai à nouveau à la porte du marabout accompagné de l’enfant. J’avais respecté ses instructions et l’instruisis de mon malheur.
Il rit aux éclats :
« Nulle vie végétale ne peut émaner de la pierre que je t’ai donnée, ce n’est pas son rôle dans le monde. Il est bien que tu l’ais rapportée car un autre voyage l’attend bientôt. Mais, tu te trompes, je le vois. La graine que tu as semée est enfin sortie de sa gangue grâce à l’attention que tu lui as consacrée. Je t’ai promis la richesse. Qu’est-ce qui peut avoir plus de valeur que le sourire de ta fille ? Je t’ai offert un aperçu de la beauté du monde. N’es-tu pas riche de ces expériences ? Je t’ai promis de chasser tes soucis. La pierre m’a rapporté en rêve qu’ils s’étaient envolés avec les premières paroles de ta fille. Voici le message que ton frère voulait que je te transmette : pour que ta vie soit un jardin paisible, arrache les mauvaises herbes, ne perds plus de temps avec des cailloux et consacre-le aux graines avec lesquelles, toi aussi, tu grandiras. »
Je m’agenouillai devant le sorcier et murmurai :
« Jërëjëf.
— Lève-toi mon ami, m’interrompit-il, ce n’est pas moi que tu dois remercier.»

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