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Massacre à la ratatouille.

Il était une fois une recette ancestrale gardée secrètement par la famille de Marion.

Pas n’importe quelle recette, non. Il s’agissait de la recette de la ratatouille originelle qui avait fait la fierté de toutes les générations passées.

Autrefois, dans un petit village niché dans l’arrière-pays provençal, son arrière-grand-mère conservait sa recette sacrée sur un petit papier jaunie par le temps qu’elle gardait précieusement dans une boîte en bois fermée à double tour. Ces précautions n’étaient pas de trop puisque, de nombreuses fois, elle avait surpris ses amies déployer des efforts acharnés pour ouvrir le coffre et percer son secret.

Était-ce un ingrédient mystérieux ? Un temps de cuisson savamment dosé qui permettait à ces légumes de révéler tous leurs arômes ? De se mélanger sans jamais se confondre ? De se marier sans jamais oublier leur identité ? Comment un tel équilibre était possible ? Chaque semaine les effluves de la ratatouille emplissaient l’air du hameau. Elles caressaient les narines des habitants et réjouissaient les papilles de quelques privilégiés.

A l’heure où les plats industriels avaient envahi les étalages des supermarchés et que ceux-ci s’évertuaient à nous faire croire que leur mets préparés étaient proches de la nature et bons pour notre santé en les enrobant de vert, authentiques en les habillant d’un ersatz de tissu Vichy,  les convives de Marion ne tarissaient pas d’éloge lorsqu’elle se mettait aux fourneaux pour les régaler. Elle aimait réaliser ce plat qui lui rappelait son enfance et qu’elle agrémentait toujours d’une pensée  pour sa mamée.

Marion crut bon de partager son savoir sur la toile via un site spécialisé  qui regroupait des millions de recettes. Elle savait que la cuisine ne souffre pas l’approximation. Alors, au-delà des ingrédients et temps de cuisson divers par légumes (car ici, chacun doit cuire avec amour séparément, chacun doit trouver sa propre voie, son potentiel et ce n’est qu’après, quand il aura révélé tout son caractère qu’il pourra apporter ce qu’il a de meilleur à ses congénères légumes), elle consigne également les tours de mains de sa grand-mère. Elle cherche dans ses souvenirs quelle cuillère elle utilisait pour mélanger les légumes qui mijotaient, quel geste elle effectuait pour les retourner sans les écraser. Grâce à elle des millions de foyer pourront se régaler de sa délicieuse ratatouille. Elle relit sont texte, corrige deux coquilles, télécharge une photo pour illustrer sa recette et clique confiante sur le bouton « mettre en ligne » du site.

Les commentaires ne tardent pas à fuser. La recette passe au tribunal des cuisiniers amateurs et chacun y va de son accusation, sa modification, sans aucune présomption d’innocence.

La proportion d’huile d’olive est diminuée  par le premier lecteur, accusant au passage  la ratatouille de Marion d’être une arme de création massive d’obèse. L’argument n’est pas récusé par le second qui doit la juger encore trop calorifique et, d’après ses écrits, préfère faire cuire tous ses légumes ensembles à la vapeur car c’est beaucoup moins long et qu’il n’a pas que ça à faire de son week-end de rester quatre heure à remuer une casserole. Le troisième commentaire annonce fièrement qu’il a ajouté des œufs, du lait, du fromage et remercie Marion pour ce superbe flan qui a ravi toute sa famille.  Un suiveur additionne de la farine et du beurre à la formule et démontre dans un pénible plaidoyer la supériorité du cake au flan. La ratatouille n’est déjà plus qu’un lointain souvenir.

Un mélanophobe (peur du rouge) passant par-là condamne les tomates et les poivrons.  Un autre internaute supprime les aubergines, qu’il n’a pas en stock dans son frigo, mais juge intéressant d’ajouter des pommes, pour apporter un twist sucré-salé. A cette étape, sous le coup d’un commentateur qui n’a pas froid aux yeux et l’estomac bien accroché, la ratatouille est devenue un étrange cake à la courgette et à la pomme.

La courgette et les oignons disparaissent à leur tour, un cuisinier qui aurait du mal à les digérer sans doute. Il rajoute néanmoins du sucre dans l’appareil à cake et fait caraméliser les pommes un instant avant de les incorporer à celui-ci.

Four à 200°C, chaleur tournante, 30 minutes de cuisson, on démoule, on laisse refroidir et la délicieuse ratatouille originelle s’est transformée comme par magie en un vulgaire gâteau aux pommes.

Dans le cimetière du hameau provençal, on a constaté un étrange phénomène sismologique, tout l’arbre généalogique de Marion a dû se retourner dans sa tombe simultanément.  La recette tant jalousée a été divulguée, pire encore, massacrée.

Ses aïeuls peuvent reposer en paix, certes le secret est exposé mais l’orgueil, cette malédiction dont souffre les hommes,  le protège à jamais, car quiconque pensera améliorer cette recette en y apportant sa touche personnelle ne fera que s’en éloigner.

Au fil des années, notre Marion dépitée a vu sa ratatouille se métamorphoser en gâteau aux pommes, clafoutis aux figues, tajine sucré puis salé, pot-au-feu… et un beau jour, a pu apprécier sous son billet un commentaire de remerciement d’un internaute au cœur pur pour cette excellente ratatouille  .

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