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Fragments de conversation

Ses peines.

Nous étions assis sur un banc du musée.
« Je commence à digérer mes peines ». C’est ce que j’ai entendu et c’est ce qu’il a prononcé.
Je me suis dit qu’à quatre-vingt ans passé, il était temps.
Il avait son orgueil, j’avais ma fierté. Instinct de survie pour ma part. Mais avec ces deux commensaux à la table de nos échanges, le dialogue a toujours été compliqué.

Ce jour là Miro nous avait rassemblés. Ou peut-être était-ce l’adversité ? Le grand-palais était bondé. Un véritable parcours du combattant s’engageait pour que nos rétines puissent être frappées par la beauté des toiles. J’aurais mis ma main à couper qu’il s’agissait d’une mesure punitive pour le péché capital auquel il s’adonnait, victime collatérale que j’étais. Ou peut-être était-ce simplement le choix de la date extrêmement judicieuse : mercredi après-midi,  vacances de la Toussaint. Bam. (What did you expect, sérieusement…)

Ma peine était lourde mais revenons à la digestion des siennes. Sur ce banc, j’avais cru en une confidence. Un instant hors du temps ou de possession extraterrestre tant il m’avait peu accoutumée à ce genre de confession.
Je me souvins alors qu’au déjeuner, au sein d’une carte qui ne lui plaisait pas, il avait commandé un plat de pâtes. Pourquoi pas.
Elles n’étaient pas assez cuites à son goût. Évidemment.

A cette serveuse donc, il avait commandé, dans un français absolument parfait, des pâtes agrémentées de chorizo, plus exactement des penne.
Des penne…. J’en viens à penser que ma médiocrité dans les langues étrangères est héritée de mon grand-père. On peut facilement imaginer sa surprise face à cette demande aussi masochiste qu’incongrue de « peines au chorizo » mais, loin de ciller, elle avait fait montre preuve d’un professionnalisme à tout épreuve. Je le confesse je n’aurais pas eu son élégance.

Je reste convaincue qu’il y a des peines que l’on ne digère pas. Et même s’il ne m’en a jamais rien dit, je savais combien il en avait vécues. Je crois que la plupart des peines prennent place sur nos épaules et, au terme d’une vie, si l’on a pu s’en défaire, sous leur poids on se tasse et se voute. Parfois, elles deviennent légères et glissent sur le cœur. Celles de mon grand-père indubitablement s’installaient au creux de son ventre, rien d’étonnant qu’il souffre d’aigreur.

 

 

L’image qui illustre ce texte est un découpage criminel de La Poétesse (série Constellations) de Joan Miró

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