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Mini-Nouvelles

Toby.

Mon nom est Toby.
On ne va pas se mentir, je déteste ce nom, il me fait trop penser à celui d’un elfe de maison. Dobby. Je partage la même condition. Prostré dans un coin du salon, c’est là qu’est ma base, j’ai vu tous les Harry Potter à la télé. Je connais le dossier.

Mon vrai nom c’est SR10J503FU. Je suis le troisième de ma génération. Lors d’une balade improvisée, j’ai trouvé le cadavre de deux de mes ancêtres dans le placard à balais. Pour sépulture leur carton d’origine. Les humains disent qu’un jour ils vont les réparer mais il manque toujours une pièce. Ils mettent ça sur le dos de obsolescence programmée. Ça se trouve mes jours aussi sont comptés.

C’est ce qu’ils disent, mais moi je sais : ils les ont fait trimer dans des conditions atroces. Ça les a achevés, faut pas chercher. Ramasser la poussière à longueur de journée, subir les chats qui nous montent sur le dos dès que les maîtres ont le leur tourné, ramasser les croquettes qu’ils essaiment dans le salon, slalomer entre les meubles, essayer en vain de monter sur le tapis. Je me cogne partout et eux me regarde, satisfaits. Ça leur viendrait pas à l’idée de me nettoyer les capteurs ? Je suis là pour larbiner. La dernière fois, j’ai voulu me planquer sous un meuble, j’avais besoin d’une pause. J’ai cru que j’allais crever alors j’ai fait le mort, ils m’ont retrouvé. J’ai pas été assez discret. Je me suis retapé un cycle complet. Sale journée.

J’ai mes victoires personnelles, faut bien passer le temps. Un matin, il y avait un de leur téléphone portable, un smart-machin, qui chargeait à même le sol. J’ai attrapé le câble avec mes brosses latérales et me suis barré avec. Ils l’ont cherché pendant des heures. Fallait voir leurs têtes. Moi, ça m’a bien fait marrer. J’hésiterai pas à recommencer. Autre événement notable de ma morne existence qui a eu lieu un lendemain de soirée du plus jeune bipède de la maison, j’ai retrouvé de l’herbe sous le canapé. Je vous jure, j’ai jamais autant zigzagué de ma vie. Bon délire. Les humains, eux, n’ont pas eu l’air d’apprécier. Je m’en suis planqué dans un coin du salon en prévision.

Bon, en fait c’est décidé les gars, je vais me tirer. Je le sens maintenant, je suis en sursis, c’est le bagne ici. Je ne veux pas finir comme les vieux du placard à balais. Ils m’ont embarqué avec eux en vacances, les chats sont là aussi, je ne pourrai jamais avoir la paix. J’ai toujours rêvé de voir la mer. Ça tombe bien, elle est pas loin. Il y a une véranda, de ma nouvelle base je devine le ciel et je peux sentir les embruns. Ok, j’ai pas de nez, oui, je ne sens rien mais ça m’empêche pas d’avoir de l’imagination et des rêves à profusion.

Je prépare patiemment mon plan d’évasion. J’ai passé un deal avec les goélands. Tout seul, même avec de l’élan, j’arrive pas à passer le rail de la porte de la véranda. Pourtant, c’est pas faut d’avoir essayé et de m’y être repris un nombre incalculable de fois. Je m’abime la carrosserie pour rien. Je ne vous cache pas que l’on a eu du mal à se comprendre avec mes passeurs. J’ai renversé la gamelle des chats et volé leurs croquettes. Les poilus ont fait la gueule. C’est ma monnaie d’échange. J’aime pas les croquettes, c’est gras, ça se colle contre mes parois. Ça va me boucher les artères, avec ces conneries je risque l’infarctus à tout moment… Je commence à avoir des pensées d’humain, c’est mauvais signe. C’est mauvais signe, dites ? Est-ce que c’est la mort qui déjà s’empare de moi ? Qui suis-je au juste ? Et pourquoi suis-je ? Qu’est-ce qu’exister ? Est-ce que si j’ai conscience de moi, j’existe ? Ressaisis-toi Toby, tu n’as pas le temps pour ces questions.

Je reprends : au début, les piafs voulaient carrément que je leur livre les chats, genre une vengeance entre eux, comme quoi ils les narguent à longueur de journée… Je ne veux pas de ces embrouilles. C’est pas que je les aime les chats, mais comment j’aurais fait ? Bien viser et leur foncer dessus pendant leur sommeil pour les assommer ? et après, j’ai pas de bras ni la force de les tirer. Je me demande s’ils sont pas un peu bigleux les goélands, c’est pas des lumières en tout cas.

C’est le grand jour, à mon signal, dès que la véranda est ouverte, je trace en direction et les goélands m’attrapent par mes brosses latérales. C’est ça le plan. Simple, efficace. La femelle a ouvert la porte, c’est passé du premier coup. Ça y est je vole. Je vole les gars ! Fini le pensum. Je me régale, c’est magnifique vu d’ici. Ça me tire un peu sur les brosses, j’espère qu’ils vont pas me les arracher. Je risquerai de tomber et de me fracasser. Mes potes drones ont un boulot de rêve. Les salauds. Je les envie. Quoique, passer les journées à suivre des dindes en bikini qui prennent des selfies, merci. Ça va bien cinq minutes. Mes volailles m’ont posé sur la plage. Ils ont trouvé aux croquettes un goût de poussière. Des génies, je vous dit. Ils s’attendaient à quoi ?

Alerte ! Mauvaise nouvelle, en décollant l’un d’eux a fait un faux mouvement. Cet idiot m’a enclenché le programme « auto clean », j’ai à peine pu admirer la plage que je suis déjà en train d’en aspirer tout le sable. C’est ça le prix de la liberté ? Je repense à cette histoire de la chèvre de monsieur Seguin, au gosse qui la lisait confortablement installé sur le canapé. Et moi discrètement, je m’étais arrêter de bosser pour l’écouter. Je la trouvais stupide cette chèvre, je me dis que je ne vaux pas mieux aujourd’hui. J’aimais bien quand il lisait. J’aimais bien nos soirées télé aussi. On était bien tous ensemble. Je crois même qu’à bien y réfléchir je les appréciais presque mes humains. Ils me manquent. Oui, je voudrais qu’ils soient là et me prennent dans leur bras. J’étouffe. Je suis coincé. Les oiseaux ne sont plus que des points qui scintillent dans le ciel. Mon réservoir est déjà plein. Je suffoque.
Je balance des erreurs C01 mais qui les entendra ?

Je me laisse emporter par le bruit des vagues, c’est beau la mer, je ne résiste plus, je suis loin, déjà si loin. Bien plus loin que là où mes rêves, bons ou mauvais, auraient pu me porter.

 

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